À force de demander l’avis des autres, j’avais perdu le mien

Quand j’étais plus jeune, le plus difficile ne venait pas au moment de demander un avis. Il venait après, quand il fallait décider quoi en faire.

J’avais peur de ne pas le suivre. Alors je le suivais. Entièrement.

Ce que quelqu’un pensait de mon projet prenait plus de place que ce que j’en pensais moi-même. J’étais venu chercher un éclairage ; je repartais avec une direction à respecter.

À force, je menais la vie de quelqu’un d’autre. Sa vision, son projet, parfois son désir. Et ça plantait.

Aujourd’hui, si je vous raconte cela, c’est parce que le moment où l’on renonce à son propre avis peut passer presque inaperçu. On continue à dire « mon projet ». Mais ce qui le dirige a changé.

Et lorsque le conseil a déjà été donné, retrouver sa liberté de décision demande autre chose que de se répéter qu’il faudrait davantage s’écouter.

Les étapes de cette réflexion

Un conseil pouvait devenir une obligation

Dans ma jeunesse, ce besoin d’approbation était lié à mon manque de confiance. Je donnais à l’avis reçu une autorité que je n’accordais pas au mien. Une fois cet avis demandé, m’en écarter devenait difficile.

Peut-être reconnaissez-vous cette gêne. Vous n’avez encore rien décidé, pourtant vous cherchez déjà comment justifier le choix qui ne suivrait pas le conseil reçu. Vous préparez une explication, presque une excuse.

La question de départ s’efface derrière une autre : comment faire accepter votre décision ?

Ce déplacement mérite qu’on s’y arrête. À cet instant, vous pouvez avoir assez d’informations pour choisir, tout en continuant à demander des avis. Chaque conversation semble devoir apporter quelque chose de plus.

Mais ce que vous attendez, c’est peut-être une réponse qui rendra votre choix moins inconfortable à assumer.

Ce n’est pas la même recherche. Une information peut vous apprendre qu’un projet demande davantage de temps que prévu. Une approbation peut vous rassurer sur le fait de vouloir ce projet.

Vous pouvez avoir besoin des deux, mais la seconde ne remplace pas la première. Et aucune ne vous dispense de regarder ce que vous souhaitez réellement.

Dans mon expérience, le problème ne tenait pas seulement à la qualité des conseils. Il tenait à la place que je leur laissais. Je les prenais à cent pour cent, jusqu’à leur confier ce qui aurait dû rester entre mes mains.

J’avais demandé un avis, et je me comportais comme si j’avais promis de le suivre.

Demander l’avis des autres ne prouve donc pas, à lui seul, un manque de confiance.

Le repère utile se trouve dans la liberté qui vous reste après la réponse : pouvez-vous en retenir une partie, poser une question, réfléchir encore, ou choisir autrement sans considérer que vous avez commis une faute envers la personne ?

Je vivais leurs choix, avec ma vie

Une autre personne peut vous répondre avec sincérité. Elle voit votre situation depuis son expérience, ses priorités, ce qu’elle connaît de vous. Son conseil peut même être pertinent.

Mais elle ne vivra pas votre décision à votre place.

Ce décalage, je le retrouve dans ce que j’ai vécu : je suivais une vision qui venait d’ailleurs, et c’était bien ma vie qui en prenait la direction. Lorsque les choses échouaient, avoir suivi un avis ne supprimait rien des conséquences.

Je ne raconte pas cela pour rendre les autres responsables de mes échecs. Ce serait leur laisser encore toute la place.

Ce que j’ai fini par regarder, c’est ma manière de leur remettre mes choix. Tant que je ne voyais pas cela, je pouvais changer d’interlocuteur sans changer ce qui se jouait.

Il existe aussi un piège dans la façon de juger un conseil : sa pertinence dépend en partie de la question à laquelle il répond. Quelqu’un peut vous proposer la solution la plus stable alors que vous cherchez comment dégager du temps. Une autre personne peut privilégier la croissance d’une activité alors que vous voulez en préserver la taille.

Les réponses peuvent être cohérentes, mais elles ne servent pas le même projet.

Avant de vous demander si votre interlocuteur a raison, regardez donc ce qu’il cherche à préserver ou à obtenir. Puis vérifiez si c’est aussi votre priorité. Cela permet d’entendre un avis sans adopter, avec lui, une définition de la réussite qui n’est pas la vôtre.

Un éclairage de la recherche

Suivre un conseil ne garantit pas que l’on regrettera moins sa décision. Dans une étude de Kaitlin Woolley et Sunita Sah, les participants qui allaient contre leur propre jugement en suivant une suggestion se sentaient davantage coupables lorsque le résultat était défavorable.

Ce constat ne rend pas notre première intuition infaillible ; il rappelle que l’avis d’un autre ne nous décharge pas nécessairement du poids d’une décision.

Pour ma part, le constat était déjà là : suivre les choix des autres ne m’avait pas épargné les échecs. Il restait à apprendre ce que je pouvais faire de mes propres choix.

M’écouter n’a pas fait disparaître les échecs

Le changement a commencé quand j’ai pris conscience de cette répétition et que je me suis mis à m’écouter. J’aimerais pouvoir vous raconter qu’à partir de là, tout est devenu évident. Ce n’est pas ce qui s’est passé.

J’ai encore fait de mauvais choix. J’ai connu des échecs. Il m’est arrivé de mal m’écouter aussi.

Cette partie de mon histoire compte autant que la prise de conscience. Sans elle, je vous raconterais qu’il suffit de suivre son intuition pour trouver la bonne direction. Mon expérience a été plus exigeante : j’ai appris en décidant, en me trompant, en vivant ce que mes décisions produisaient.

Ces expériences m’ont construit. Peu à peu, j’ai gagné en confiance, en estime de ma propre valeur. Mon intuition s’est affinée.

Je ne me suis pas découvert infaillible ; j’ai développé davantage de discernement dans mes choix.

Si vous connaissez un revers après avoir choisi par vous-même, il peut être tentant d’en tirer une conclusion beaucoup trop large : vous auriez dû écouter, vous ne sauriez pas décider, votre avis ne mériterait pas autant de place.

Pourtant, il reste une différence entre examiner une décision et condamner votre capacité à en prendre.

Vous avez peut-être sous-estimé une contrainte, choisi un mauvais moment ou manqué d’une information. Chacun de ces constats appelle une correction différente. Aucun ne se résout vraiment en décidant que, désormais, quelqu’un d’autre saura toujours mieux que vous.

Vous pouvez reprendre ce que vous saviez au moment de choisir, ce que vous avez découvert ensuite et ce que vous changeriez aujourd’hui. Cette lecture ne rend pas l’échec agréable. Elle lui donne un contenu précis, au lieu d’en faire un verdict sur votre valeur.

Dans mon parcours, la confiance s’est aussi construite après : à travers des décisions que j’avais prises et des expériences que j’avais traversées. Attendre de ne plus pouvoir me tromper aurait laissé bien peu de place à cet apprentissage.

Une femme assise près d’une fenêtre réfléchit, un carnet ouvert sur les genoux.

Le conseil est déjà donné : qu’en faites-vous maintenant ?

Revenons à ce moment qui me posait tant de difficultés. La conversation est terminée. Vous avez reçu un avis, peut-être formulé avec beaucoup d’assurance. Vous sentez qu’il vous engage, alors que vous n’avez encore rien choisi.

Reprenez d’abord le contenu exact de la réponse. Que vous a-t-elle appris ? Un fait que vous ignoriez, un risque identifiable, une expérience comparable ? Ou surtout ce que cette personne ferait à votre place ?

Ce dernier regard peut avoir de la valeur, mais il ne répond pas nécessairement à votre situation.

Pour rendre la différence concrète, imaginons que vous souhaitiez lancer une activité et qu’un proche vous conseille d’attendre.

Son avis peut contenir une objection précise : le temps de préparation nécessaire dépasse celui dont vous disposez. Vous avez alors quelque chose à examiner, un calendrier à revoir, peut-être une première étape à réduire.

Si sa réponse exprime seulement sa préférence pour la stabilité, vous apprenez surtout ce qui compte pour lui. Cette préférence mérite d’être entendue ; elle ne suffit pas à évaluer votre projet.

Vous n’êtes pas obligé de prendre ou de rejeter la réponse entière. Vous pouvez conserver l’alerte sur le temps disponible et ne pas retenir la recommandation d’attendre. Vous pouvez aussi découvrir que l’objection est décisive et renoncer pour vos propres raisons.

Avoir changé d’avis après un échange ne signifie pas que vous avez perdu le vôtre.

Un repère aide à faire ce tri : qu’est-ce que ce conseil change dans votre compréhension, au-delà de l’effet que produit la personne qui le donne ?

Si vous pouvez nommer ce changement, vous avez une matière à intégrer. Si vous voyez surtout la peur de décevoir, c’est cette difficulté relationnelle qui demande maintenant votre attention.

Lorsque plusieurs avis se contredisent, retourner consulter tout le monde peut prolonger l’hésitation. Mettez plutôt leurs raisons côte à côte. Portent-elles sur le même objectif, les mêmes contraintes, la même période ?

S’il manque encore un fait qui pourrait changer votre choix, cherchez ce fait. S’il ne manque plus qu’un accord unanime, reconnaissez que vous attendez autre chose qu’une information.

Vous pouvez décider de vérifier un point avant de trancher. Vous pouvez également différer une décision en nommant ce qui permettra de la reprendre. L’attente devient alors utile : elle a un objet, au lieu de dépendre d’un prochain avis qui devrait enfin tout résoudre.

Dire votre choix à la personne que vous avez consultée

Comprendre le conseil et annoncer votre décision sont deux moments différents. Vous pouvez avoir fait le tri et rester embarrassé à l’idée de revenir vers la personne. Elle vous a consacré du temps ; vous ne souhaitez pas que votre désaccord ressemble à du mépris.

Cette attention à la relation peut trouver une forme simple. Remerciez pour ce qui vous a été utile, puis dites ce que vous retenez et ce que vous choisissez.

Par exemple : « Ton avis m’a aidé à voir que j’avais sous-estimé le temps nécessaire. Je vais revoir ce point. Je garde toutefois l’envie de mener ce projet, en commençant plus petit. »

Vous n’avez pas besoin d’inventer un accord pour reconnaître une aide. Et vous n’avez pas besoin de prouver que le conseil était mauvais pour choisir une autre voie. La personne peut avoir contribué à votre réflexion sans que sa conclusion devienne la vôtre.

Il se peut qu’elle soit déçue, qu’elle insiste ou qu’elle vous demande pourquoi vous l’avez consultée. Une réponse précise peut suffire : vous cherchiez à mieux comprendre, et son regard a fait partie de cette réflexion. Il ne vous obligeait pas à adopter toute sa proposition.

Le point à vérifier, en revanche, est ce que vous avez réellement dit ou promis. Si vous avez seulement demandé un avis, il n’y a pas lieu de transformer cet échange en engagement imaginaire.

Si vous avez annoncé que vous suivriez la recommandation, revenir sur votre parole demande de le reconnaître. Vous pouvez expliquer que vous avez parlé trop vite et rouvrir la discussion, surtout si l’autre personne s’est déjà organisée à partir de votre réponse.

La liberté de revoir un choix gagne en clarté lorsqu’elle s’accompagne de cette honnêteté. Vous cessez de vous imposer une obligation qui n’existait pas, tout en assumant celles que vous avez effectivement créées.

Quand le projet engage aussi la vie des autres

Cette distinction devient essentielle dans un couple, une famille ou une association. Votre souhait vous appartient ; ses conséquences peuvent être communes. Dire « c’est mon choix » ne règle pas ce qui mobilise le temps, les ressources ou les engagements de quelqu’un d’autre.

Reprenons ce projet d’activité. Si votre projet suppose que votre conjoint prenne en charge des tâches que vous assumiez jusque-là, sa réponse dépasse le simple avis. Il faut convenir de cette nouvelle organisation.

Le fait qu’il croie ou non à votre idée et le fait qu’il accepte ce changement dans son quotidien sont deux questions distinctes.

Il peut vous soutenir sans pouvoir assurer cette charge. Il peut aussi accepter une organisation limitée tout en conservant des réserves sur le projet. Chercher à obtenir son enthousiasme ne remplacera pas une discussion sur les conditions concrètes.

Deux adultes consultent ensemble un agenda ouvert sur un comptoir, près de leurs clés.

C’est pour cela qu’il est utile de préciser la conversation : cherchez-vous une information, un soutien, ou un accord sur ce que vous allez partager ? Ces besoins peuvent coexister.

Les nommer évite d’interpréter chaque réserve comme un rejet de votre personne, ou chaque encouragement comme une disponibilité sans limite.

Si l’accord manque sur une ressource commune, le travail consiste à revoir cette partie du projet. Peut-il demander moins de temps partagé ? Commencer dans un périmètre plus restreint ? Être différé jusqu’à ce qu’une autre organisation soit possible ?

La réponse ne sera pas toujours celle que vous espériez. Elle aura au moins porté sur ce qui vous engage réellement.

Vous pouvez conserver votre désir sans imposer sa réalisation sous n’importe quelle forme. Et vous pouvez négocier une forme différente sans considérer que vous vous êtes renié. C’est aussi cela, garder une place dans sa décision : savoir ce que l’on veut, tout en regardant ce que cela demande aux autres.

Aujourd’hui encore, je demande des avis

Lorsque je manque d’une information ou que je ne connais pas un domaine, je vais vers quelqu’un qui possède cette connaissance ou qui a déjà vécu l’expérience. Je veux comprendre ce que je ne vois pas encore.

Son regard peut changer le mien. Je peux découvrir un risque, revoir une idée, renoncer à une option. M’écouter ne m’oblige pas à rester fidèle à ma première impression. Ce serait une autre façon de m’enfermer.

Ce qui a changé, c’est la place de la réponse : elle nourrit ma décision sans la prendre à ma place.

Pour que cet échange soit utile, je vous invite à préciser le point que vous ne savez pas évaluer et à chercher une personne dont l’expérience le concerne. Demandez sur quoi elle fonde sa recommandation. Son assurance ne suffit pas à en établir la qualité, pas plus que votre préférence ne suffit à garantir votre décision.

Accepter un fait qui vous dérange fait aussi partie de cette autonomie.

À essayer pour vous

Avant de quitter cet article, revenez à un conseil que vous avez déjà reçu et qui continue à peser sur un choix.

Sur une feuille, terminez cette phrase : « Ce que cet avis m’apprend réellement, c’est… » Puis écrivez ce que vous retenez, ce que vous choisissez à ce stade et le point qui demande encore une vérification ou un accord.

Si vous n’arrivez pas à formuler ce que vous choisissez, reprenez votre souhait initial. Qu’est-ce qui a changé depuis : votre compréhension de la situation, vos priorités, ou surtout votre crainte de ne pas suivre la réponse ?

Vous n’avez pas à forcer une décision immédiate. Vous avez à retrouver ce sur quoi elle repose.

C’est ce que je souhaite ouvrir avec vous sur ce blog : un espace où l’on peut reconnaître ce qui oriente nos choix, parfois à notre insu. Mon histoire peut vous aider à voir un mouvement dans la vôtre.

Elle ne vous oblige pas à suivre mon chemin. Après ce que je viens de vous raconter, ce serait tout de même un curieux résultat.

En apprenant à laisser moins de place aux avis qui décidaient pour moi, j’ai pu entendre davantage ma propre voix. Mais cela a ouvert une autre difficulté, plus subtile : cette voix intérieure n’a pas toujours le même visage.

Une peur peut parler très fort. Un désir aussi.

Alors, lorsque vous dites « je le sens », comment savoir ce que vous êtes réellement en train d’écouter ?

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Didier Heitz

Je partage ici des réflexions pour prendre du recul, éclairer vos choix et avancer dans vos projets personnels et professionnels.

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